Les niveaux piézométriques utilisés pour réguler les prélèvements d’eau sur le Marais Poitevin

Kevin RITZ (EPMP), Yoann LE ROY (Charente Eaux)

L’EPMP assure la gestion collective de la ressource en eau souterraine et superficielle du marais Poitevin. Il s’est doté pour cela de divers outils opérationnels et de communication, notamment des seuils piézométriques « courbes » qui contribuent à mettre en œuvre une modulation optimisée des prélèvements et un système d’information sur la ressource en eau.

 

Le bassin versant du Marais poitevin recouvre une superficie dépassant les 600 000 hectares dont 100 000 ha de marais constituant la plus grande zone humide de la façade atlantique. Cet ancien golfe marin aménagé (Cf. figure ci-dessous : carte géologique simplifié du Marais poitevin) par les hommes depuis le Moyen Âge, présente une grande richesse écologique. Le territoire est pour une grande partie classé “Natura 2000” et il est aussi labellisé site Ramsar depuis 2023. Avec une population d’environ 600 000 habitants, les principaux prélèvements en eau sont destinés à l’agriculture pour 60 millions de m3, l’eau potable pour 50 millions de m3 et de manière plus marginale l’industrie pour 3 millions de m3 annuels. Ces prélèvements ayant un impact direct et indirect sur la ressource en eau et les milieux aquatiques, il convient de les réguler au moment où la ressource se fait plus rare et où la pression de prélèvement est maximale, à savoir au cœur de l’étiage. 

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L’Établissement public du Marais poitevin (EPMP), organisme unique de gestion collective (OUGC)

Pour ce faire, l’État définit sur tous les bassins versants du territoire national des zones d’alertes et des mesures de limitation associées en fonction d’indicateurs quantitatifs retranscrits au sein d’arrêtés-cadres. Afin de compléter ce dispositif de gestion conjoncturelle, des organismes uniques de gestion collective (OUGC), définis par la loi sur l’eau de 2006, sont instaurés sur les bassins versants classés en zone de répartition des eaux (ZRE). Ces organismes ont pour rôle la gestion et la répartition des volumes d’eau prélevés à usage agricole.

Si la majorité des organismes uniques sur le territoire national sont portés par des Chambres d’agriculture, c’est l’Établissement public du Marais poitevin (EPMP) qui est désigné OUGC par décret du 29 juillet 2011, sur un territoire où la gestion de l’eau est l’objet de multiples enjeux. L’EPMP s’est associé avec la Chambre d’agriculture de région des Pays de Loire et la Chambre interdépartementale d’agriculture Charente-Maritime Deux-Sèvres afin d’assurer cette mission.

Dans l’objectif de mieux préserver les milieux aquatiques sur l’aspect quantitatif de l’eau notamment, l’EPMP (Cf. figure ci-dessous : périmètre d’intervention de l’EPMP) exerce également d’autres missions afin d’assurer une cohérence dans les différentes composantes de la gestion de l’eau sur le territoire. Ces missions sont conduites avec la mise en place de règlements d’eau et de contrats de marais sur la zone humide (plus d’informations sur le site de l’EPMP : https://www.epmp-marais-poitevin.fr/), la coordination des actions “Natura 2000”, du projet agro-environnemental et climatique (PAEC), la mise en œuvre d’un programme de suivi des niveaux d’eau, ...

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La modulation des prélèvements

L’OUGC est responsable de la gestion des prélèvements à destination de l’irrigation agricole. Cela ne concerne pas les prélèvements dits « domestiques » (< 1 000 m³/an) ni ceux pour l’abreuvement des animaux. La gestion des prélèvements destinés à l’irrigation agricole réalisée par l’OUGC se fait notamment au travers d’un plan annuel de répartition qui attribue pour chaque demandeur un volume si la ressource le permet. Suivant les modalités de prélèvement de l’exploitant, ce volume est affecté à une période :

  • Hautes eaux (1er novembre – 31 mars) ;
  • Basses eaux (1er avril – 31 octobre)

Les volumes prélevés en hautes eaux sont en général stockés (barrages, retenues collinaires, réserves de substitution...) pour être utilisés à une période où les ressources du milieu sont faibles et où la demande en eau est importante. Les conditions de prélèvement sont généralement prescrites par l’arrêté d’autorisation de création de l’ouvrage en question.

Les volumes prélevés en période de basses eaux sont généralement utilisés directement pour l’irrigation des cultures. Ces prélèvements ayant un impact direct sur la ressource en eau, ils sont régulés par l’arrêté cadre dit “sécheresse” (https://www.epmp-marais-poitevin.fr/wordpress/wp-content/uploads/OUGC/ARRETE_InterDepartemental_22_05_23_sign%C3%A9.pdf) en fonction de différents seuils fixés sur des indicateurs de surface (débit des cours d’eau / niveaux des canaux) et/ou souterrains (niveaux piézométriques).

En début de période estivale (fin mai), les irrigants ventilent leurs volumes autorisés restants (volume annuel autorisé déduit du volume consommé au printemps, qui peut être plus ou moins important suivant les années climatiques) sur sept à huit quinzaines en fonction de l’assolement mis en place sur l’exploitation. Ces volumes sont ventilés par quinzaine en pourcentage du volume restant (Cf. protocole de gestion : https://www.epmp-marais-poitevin.fr/wordpress/wp-content/uploads/OUGC/ProtocoleOUGC2024_signe.pdf), et peuvent faire l’objet de restrictions mises en place par l’OUGC (de 0 à 50 % jusqu’au seuil d’alerte) comme mesure de gestion.

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Ces mesures de gestion, dites d’autolimitation, sont décidées en comité de gestion qui se réunit tous les quinze jours au cours de l’étiage. Ce comité, piloté par l’OUGC et l’OUGC délégué concerné, réunit les différents acteurs de la gestion de l’eau (les services de l’État, le département, les représentants des irrigants, les syndicats mixtes de bassin et leur délégataire de service public…). Il décide ainsi de la mise en place ou non de mesures de limitation à prendre pour la quinzaine à venir, en fonction de différents paramètres : situation de la ressource en eau, état des milieux aquatiques, besoins en irrigation (prévisionnels suivant la ventilation), demande climatique, conditions météorologiques, prévisions d’évolution piézométrique (Cf. figure : piézomètre d’Oulmes avec ses seuils)...

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Une fois le seuil d’alerte franchi, les restrictions deviennent administratives (fixées dans l’arrêté cadre « sécheresse ») et sont à minima de 50 %. Elles peuvent aller jusqu’à l’arrêt total de l’irrigation si les seuils d’alerte renforcée et de crise sont franchis.

Les mesures d’autolimitation interviennent donc en amont du seuil d’alerte afin d’en retarder le franchissement, et ainsi préserver la ressource en eau estivale et les milieux aquatiques.

Ces seuils définis dans l’arrêté cadre interdépartemental “sécheresse” du Marais poitevin ont été définis en seuils “courbe” (et non par palier) afin de mieux prendre en compte la situation de la ressource au cours d’une année hydrologique. Ils sont fixés en fonction de POE (piézométrie objectif d’étiage) qui “permettent de satisfaire l’ensemble des usages en moyenne huit années sur dix et d’atteindre le bon état des eaux”[1]. Ces POE sont eux-mêmes définis dans les documents d’orientions du territoire (SDAGE Loire-Bretagne, SAGE Lay, SAGE Sèvre Niortaise Marais poitevin, SAGE Vendée) ; ils ont été notamment le fruit de travaux de modélisation hydrogéologique menés lors de la construction des différents SAGE.

Ces travaux de modélisation permettent en outre de déterminer également des volumes prélevables par unité de gestion, volumes vers lesquels les autorisations annuelles de prélèvement (en période de basses eaux) doivent tendre. Le respect de l’autorisation des prélèvements à hauteur des volumes prélevables, couplé aux modalités de gestion mises en œuvre par l’OUGC sur le territoire, doivent permettre de respecter les POE à minima 4 années sur 5.

Pour information, les volumes prélevables sont en cours de révision par les 3 trois SAGE du Marais poitevin au travers des études "hydrologie, milieux, usages, climat” (HMUC). Plus d’information dans cet article : https://www.ahsp.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=214)

[1] https://www.vendee.gouv.fr/contenu/telechargement/27909/178301/file/ACS_MP_2023.pdf

Le système d’information sur l’eau du Marais poitevin

Afin de pouvoir assurer ses missions de manière optimale (OUGC, gestion des niveaux d’eau, biodiversité…), l’EPMP s’est doté d’un système d’information sur l’eau du Marais poitevin (SIEMP). Il permet de visualiser l’ensemble des données quantitatives relatives à l’eau sur le bassin versant du Marais poitevin en temps réel (ou quasi réel). Il dispose d’une interface cartographique dynamique permettant d’accéder rapidement aux indicateurs du territoire. Il est alimenté par quinze producteurs de données, et 6 types de stations (Cf. figure ci-contre : interface cartographique du SIEMP) :

  • 61 piézomètres (BRGM, CD85) ;
  • 129 limnigraphes (CD85, IIBSN, SMBL, SMVSA, SYRIMA, EPMP) ;
  • 32 stations hydrométriques (DREAL NA, DREAL PdL) ;
  • 9 barrages (Vendée Eau) ;
  • 29 réserves de substitution (SMBL, SMVSA, délégataire : Rives et Eaux, Coop de l’eau 79) ;
  • 2 marégraphes (DREAL NA, DREAL PdL).

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Le SIEMP, dont la première version a été mise en ligne en 2016, est utilisé par de nombreux acteurs sur le territoire, en particulier par les acteurs institutionnels (DDT, syndicats de marais, Chambres d’agriculture...). Le suivi des niveaux piézométriques et débitmétriques sur le territoire du SIEMP permet aux acteurs d’anticiper d’éventuelles restrictions, de prendre des arrêtés dans le cas où les seuils seraient franchis mais aussi d’orienter les modalités de gestion à moyen terme (notamment en observant les chroniques piézométriques en fin d’hiver pour la mise en place des assolements par les agriculteurs et agricultrices). L’agrégation de stations très différentes sur le SIEMP (barrages, stations hydrométriques, réserves de substitutions, piézomètres…) fait que les acteurs locaux utilisent peu les systèmes d’information nationaux (HydroPortail, ADES...) mais plutôt le SIEMP.

Perspectives :  vers une nouvelle communication et de nouveaux seuils piézométriques

Dans un objectif d’amélioration de communication sur la ressource en eau du territoire, l’EPMP publie un bulletin de situation depuis le mois d’avril 2025. Ce bulletin a pour objectif de décrire la situation des nappes, des cours d’eau et de la zone humide à une échelle beaucoup plus fine que celle des bulletins nationaux. Ce bulletin sera publié mensuellement entre avril et octobre, et à une fréquence trimestrielle durant l’hiver. Ce bulletin utilise l’indice piézométrique standardisé (IPS - outil BRGM) pour qualifier la situation piézométrique. Les nappes très réactives du Marais poitevin sont favorables à l’utilisation de cet indice étant donné leur très faible autocorrélation[1] (Cf. figure ci-contre : cartographie IPS des nappes souterraines du Marais poitevin).

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Le SIEMP est en évolution perpétuelle et de nouvelles stations sont en cours d’implémentation avec notamment l’arrivée des barrages et des stations météorologiques (Météo France).

https://www.ahsp.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=171

https://www.ahsp.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=171:charente-maritime-vers-de-nouveaux-indicateurs-quantitatifs-de-la-gestion-des-eaux-souterraines-sur-le-bassin-du-cure&catid=40

Par ailleurs, deux nouveaux piézomètres ont été installés en 2020 par l’EPMP sur le territoire du nord Aunis (Article "Charente Maritime vers de nouveaux indicateurs quantitatifs de la gestion des eaux souterraines sur le bassin du Cure") dans une optique de mieux connaitre la situation piézométrique en bordure de marais. En effet, l’indicateur utilisé actuellement sur la zone d’alerte ne permet d’évaluer la situation piézométrique que sur la tête du bassin versant du Curé et n’est que faiblement influencé par les prélèvements agricoles. Il ne rend pas compte de la situation sur la partie aval du bassin versant. La pose de ces deux nouveaux piézomètres permettra donc à terme d’établir de nouvelles règles de gestion (piézométrie objectif d’étiage, arrêté cadre ...) permettant une meilleure prise en compte des enjeux aval comme l’eau potable, et l’alimentation de la zone humide.

[1] C’est-à-dire que le niveau de la nappe à un instant T dépend relativement peu de la situation passée (contraire d’inertiel).