Elisabeth MACÉ – Vendée Eau (85)
Face aux sécheresses et à la demande croissante, la Vendée sécurise son approvisionnement en eau grâce à un stockage innovant dans la carrière des Clouzeaux.
Carrière des Clouzeaux, Vendée Eau
En Vendée, l'eau est précieuse : plus de 90 % de l'eau potable provient des eaux de surface, très sensibles aux sécheresses. Depuis les années 2000, le département connaît des tensions récurrentes sur la ressource, particulièrement l'été, aggravées par le dérèglement climatique et la demande croissante liée au développement démographique, économique et touristique. Sur le département de la Vendée, à l'horizon 2050, un déficit de plus de 8 millions de m³ d'eau pourrait toucher près de 100 000 habitants en année sèche (Bilan besoins-ressources, BRL 2023).
Pour y faire face, 13 barrages sur les rivières et cours d'eau permettent de constituer des retenues totalisant 55 millions de m³, essentielles à la production d'eau potable. L'objectif de Vendée Eau est d'accroître et sécuriser la ressource tout en préservant les milieux naturels. Depuis plus de 10 ans, un plan de sécurisation, ou « bouquet de solutions », est mis en œuvre pour garantir l'approvisionnement des zones côtières. Parmi ces mesures, le stockage hivernal dans la carrière des Clouzeaux constitue depuis mars 2022 une solution stratégique, permettant de constituer une réserve d'eau brute pour anticiper les périodes de déficit et sécuriser l'alimentation en eau potable.
La carrière des Clouzeaux
La Carrière des Clouzeaux se situe dans le domaine varisque sud-armoricain, au contact du Complexe du Bas-Bocage vendéen. Le socle combine l'unité de La Roche-sur-Yon (schistes et méta-grès) et l'unité de Saint-Gilles-Vilaine (gneiss et porphyroïdes), recoupées par des granites anatectiques, incluant des monzogranites calco-alcalins et des granites leucocrates. La carrière exploitait un granite hétérogène à biotite et muscovite, présentant des enclaves de mélasyénite et des filons d'aplite et de pegmatite. L'altération a généré une couche superficielle de 3 à 10 m et une zone argileuse profonde de 20 m. La fracturation structurale (N35-45°E et N90-100°E) guide les écoulements, tandis que la porosité faible (1–5 %) et la connectivité limitée rendent l'aquifère peu productif, avec des débits très faibles, essentiellement liés aux fractures et nappes peu fracturées.
Profonde de 60 m, la carrière a été retenue par Vendée Eau pour créer une réserve d'eau brute de 2,7 millions de m³. Le projet permet un transfert bidirectionnel : remplir la carrière depuis la retenue du Jaunay en période de hautes eaux et renvoyer de l'eau vers la retenue ou l'usine en période d'étiage, avec des débits journaliers respectifs de 35 000 m³ et 30 000 m³.
Les études de faisabilité menées dès 2019 par le bureau d'études SCE ont permis de dimensionner les installations de pompage, de gérer les contraintes de marnage entre 7 et 55 m NGF, d'évaluer les impacts environnementaux liés aux 28 km de canalisation et au stockage, et de préparer l'autorisation sanitaire, garantissant la compatibilité avec le traitement de l'eau potable du Jaunay et les mélanges éventuels pendant le transfert.
Cartographie des fronts de taille de la carrière, ANTEA Group, mai 2013
Enjeux environnementaux et sanitaires
Le projet de stockage d'eau dans la carrière des Clouzeaux, d'une capacité supérieure à 2,7 millions de m³ sur une dizaine d'hectares, est soumis à une évaluation environnementale. Un inventaire faune-flore réalisé sur quatre saisons en 2020 a identifié la présence de batraciens, amphibiens, reptiles et avifaune, dont le faucon pèlerin nichant sur les parois rocheuses de plus de 50 m. Le dossier d'autorisation environnementale a donc été complété d'une demande de dérogation pour 26 espèces protégées. La démarche ERC (Éviter-Réduire-Compenser) a permis d'en limiter les impacts : interdiction de travaux sur la paroi entre février et mi-août, remplissage de la carrière adapté aux périodes d'hibernation, création de nichoirs pour le faucon pèlerin et aménagement paysager incluant prairies, arbres, buissons, mares et hibernaculums (lieu d'hibernation).
Le projet a également été soumis au Code de la Santé Publique. Les eaux de la retenue du Jaunay présentent des teneurs faibles en fer et sulfates, des teneurs en matière organique modérées, des teneurs en nitrates et pesticides sous les limites réglementaires, avec des variations saisonnières. Les eaux souterraines du fond de la carrière sont légèrement acides, peu influencées par la pollution azotée, mais présentent des concentrations élevées en manganèse et arsenic. Lors du remplissage, 99 % du volume est constitué d'eau superficielle, avec un apport limité d'eau souterraine (~0,25 %/an). La stratification, l'oxydation et la dénitrification partielle sont prévisibles, tandis que l'eutrophisation reste faible grâce à la profondeur et à l'acidité du site. Un protocole de suivi analytique validé avec l'ARS permet de surveiller les différents échanges en mesurant notamment les paramètres manganèse, fer, turbidité et carbone organique total, assurant ainsi le contrôle de la qualité de l'eau stockée avant refoulement vers le Jaunay.
Réalisation et défis techniques
La réalisation du projet de raccordement de la carrière des Clouzeaux à la retenue du Jaunay s'inscrit dans un calendrier pluriannuel structuré, engagé dès 2015 avec la pose d'une canalisation en tranchée commune. Les études de maîtrise d'œuvre, lancées en juillet 2019, ont été suivies d'une phase de consultation des entreprises entre juillet 2020 et janvier 2021.
Les travaux se sont ensuite déroulés en deux temps : d'avril à décembre 2021 sur l'usine du Jaunay, impliquant un arrêt technique de 17 jours, puis de septembre 2021 à avril 2022 sur le site des Clouzeaux. Cette seconde phase a mobilisé plusieurs opérations successives : trois mois de purge de la falaise, neuf mois consacrés à l'approvisionnement des pompes, trois mois de travaux de génie civil et enfin quatre mois dédiés à la pose des équipements.
Le chantier de raccordement de la carrière des Clouzeaux à la retenue du Jaunay a mobilisé d'importants moyens techniques et humains. La connexion s'effectue via un feeder de 600 mm de diamètre interne sur 27,5 km, avec des aménagements spécifiques : préparation des parois, stations de pompage, naturalisation du site et sentier pédagogique.
Le 3 février 2022, une étape clé a eu lieu : la pose des dernières canalisations à l'aide de deux grues sur la falaise verticale de 60 m. Cette opération, symbole d'un défi technique majeur, a nécessité une préparation minutieuse. En raison des dimensions, des débits attendus et de la complexité, ce chantier est une première en France.
Cartographie des transferts eau brute / eau potable (Vendée Eau)
Consolidation de la paroi rocheuse
Travaux de consolidation de la paroi, Vendée Eau
La configuration de l'ancienne carrière, marquée par des paliers et une roche fragilisée par des années de minage, a nécessité des travaux spécifiques de confortement. L'objectif était de garantir la stabilité des zones d'ancrage des équipements et d'assurer la sécurité des installations de pompage.
Les interventions ont consisté en une purge complète des éléments instables, accompagnée d'un déroctage manuel d'environ 100 m³. Un filet à haute limite élastique a ensuite été installé sur près de 3 000 m² afin de sécuriser la paroi. Des emmaillotages ponctuels ont complété ce dispositif, ainsi que la mise en place d'environ 190 tirants destinés à renforcer la tenue du filet, stabiliser la roche et permettre la fixation des structures supports des conduites en encorbellement.
Mise en œuvre du pompage
Arrivée des premières eaux, Vendée Eau
Le fonctionnement du système repose sur une gestion saisonnière et optimisée de la ressource en eau. Le remplissage de la carrière s'effectue exclusivement en période hivernale, lorsque le barrage atteint sa cote maximale. Le pompage concerne uniquement les volumes d'eau en surplus qui, sans cela, seraient évacués vers le milieu naturel, puis vers la mer. À l'inverse, la vidange de la carrière est réalisée en fonction des besoins, soit au printemps (mai-juin) si le niveau du barrage n'est pas suffisant, soit plus fréquemment en période d'étiage lorsque les pluies ne permettent pas une recharge naturelle après la saison estivale. Chaque opération de transfert est encadrée par une analyse de la qualité de l'eau, conformément aux exigences réglementaires, afin de garantir la compatibilité entre les deux masses d'eau.
Suivis depuis la mise en service
Depuis la mise en service, en mars 2022, une attention particulière est portée aux suivis environnementaux afin de concilier exploitation et préservation des milieux naturels. Un suivi spécifique concerne le Faucon pèlerin, espèce emblématique récemment installée dans la région des Pays de la Loire. Un protocole encadré permet d'observer les différentes phases de nidification sans perturber les oiseaux. Parallèlement, l'ensemble de l'avifaune nicheuse est suivi selon la méthode STOC, reposant sur des points d'écoute répétés au cours de la saison de reproduction. Ces suivis réalisés par la LPO permettent d'évaluer l'évolution des populations d'oiseaux et de mesurer l'impact des aménagements sur la biodiversité locale, dans une logique de gestion durable du site.
Ce projet constitue un exemple particulièrement abouti d'aménagement durable, conciliant des enjeux multiples. Sur le plan sociétal, il illustre la transformation réussie d'un ancien site industriel en un espace à vocation touristique et pédagogique, contribuant à son appropriation par le public local. D'un point de vue environnemental, il démontre qu'un aménagement peut favoriser le développement de la biodiversité, notamment avec l'installation et le maintien d'espèces protégées comme le Faucon pèlerin et la diversification de la flore. Enfin, sur le plan économique, ce projet participe à la sécurisation de l'alimentation en eau potable en Vendée, en apportant une solution efficace et maîtrisée en termes de coûts. À travers cette approche globale, il s'impose comme une référence en matière de reconversion de site et de gestion équilibrée des ressources.
COÛT GLOBAL DU PROJET : 15,2 M€ HT
| Études | 0,5 M€ |
| Canalisation | 9,1 M€ |
| Pompage (les 2 sites) | 4,3 M€ |
| Achat foncier | 0,5 M€ |
| Aménagement paysager | 0,8 M€ |
Photographie de la carrière après travaux, Vendée Eau
Photographie des aménagements paysagers aux abords de la carrière, Vendée Eau
Photographies des aménagements réalisés au pourtour de la carrière, Vendée Eau
