Nappe de la Crau (Bouches-du-Rhône) – Analyse prospective pour une stratégie de gestion de l’eau d’ici 2050

Antoine BAILLIEUX – SYMCRAU Syndicat mixte de gestion de la nappe de la Crau

Modèle hydrogéologique de la nappe de la Crau

Modèle hydrogéologique de la nappe de la Crau

Le territoire de la nappe de la Crau se dote d’un cadre quantitatif pour élaborer une stratégie de gestion de l’eau d’ici 2050, organisant une plus grande résilience territoriale face aux changements climatiques.

L’étude SINERGI approche les évolutions climatiques et socio-économiques prévisibles, leurs impacts sur la ressource disponible et les besoins en eau, ainsi que les mesures d’adaptation opérationnelles à mettre en œuvre.

Cet article présente le contexte, l’approche méthodologique et les résultats de cette étude.

La durabilité de la gestion de la nappe de la Crau en question

La structuration de l’espace de la plaine de la Crau, son développement socio-économique et la richesse de sa biodiversité sont intimement liés au grand cycle de l’eau, qui est sur ce territoire fortement influencé par l’activité séculaire de l’irrigation gravitaire. Le transfert massif d’eau depuis le bassin versant de la Durance pour des besoins agricoles, au printemps et à l’été, a nécessité le développement d’un important réseau de canaux et de filioles, aux bénéfices des espaces agricoles (figure 1) mais également de certaines zones naturelles humides exutoires du trop-plein des canaux.

Cette eau, s’infiltrant dans le sous-sol, compose une grande partie de la recharge de la nappe phréatique de la Crau, classée stratégique dans le SDAGE pour l’alimentation de près de 300 000 habitants et dont dépendent des activités agricoles et industrielles majeures. Exerçant une pression d’eau douce sur la nappe captive salée située sous les alluvions du Rhône, les écoulements souterrains limitent les remontées d’eau saline qui pourraient altérer la qualité des eaux captées. Les résurgences de la nappe principalement au centre et à l’ouest du territoire permettent également l’expression d’un habitat naturel à la biodiversité remarquable.

La part des eaux provenant de la Durance allouée à la Crau est cependant en compétition avec les autres usages de l’eau sur le bassin versant : allocations pour l’agriculture sur les autres territoires de la vallée de la Durance, maintien d’un débit réservé, usages énergétiques, industriels et touristiques. Par ailleurs, les changements climatiques à l’horizon 2050 auraient pour conséquence une diminution des volumes disponibles durant la pleine période d'irrigation, augmentant la fréquence d'apparition de stress hydriques et de restrictions d’eau pour l’irrigation agricole (Sauquet, 2016).

Figure 1 Occupation des sols et contexte hydrographique de la plaine de la Crau

Figure 1 Occupation des sols et contexte hydrographique de la plaine de la Crau

En parallèle, l'activité de l'irrigation gravitaire, maillon essentiel du cycle de l’eau, est fragilisée par d'importantes mutations économiques, sociales et environnementales. Une partie des terres dédiées à la culture du foin de Crau pourrait ainsi être exploitée pour d’autres cultures jugées plus rentables mais également plus consommatrices d’eau. La pression foncière a tendance à consommer les prairies irriguées situées dans le pourtour des enveloppes urbaines.

Plusieurs analyses ont confirmé la sensibilité de cette ressource aux conditions d’aménagement du territoire, d’apports en eau durancienne, de prélèvements et, de manière indirecte, aux conditions climatiques (Olioso 2013, Séraphin 2016). Cependant, le territoire s’interroge encore sur les conditions précises dans lesquelles bâtir le développement socio-économique tout en préservant les services essentiels rendus par la nappe.

Les collectivités territoriales ont donc inscrit, dans le contrat de nappe de la Crau, l’étude SINERGI pour :

  1. Déterminer les contraintes qui vont s’imposer au territoire dans les années à venir et les impacts à prévoir sur la ressource en eau.
  2. Anticiper les mesures à prendre pour concilier le développement du territoire avec une gestion de la ressource équilibrée satisfaisant les usages socio-économiques et les besoins des écosystèmes.
  3. Analyser l’impact sur les usages des mesures pouvant s’appliquer dans le cadre d’un plan de gestion des ressources en eau, en cas de sécheresse affectant la plaine de la Crau et le bassin versant de la Durance.

Réalisée en grande partie en régie, l’étude a toutefois nécessité un renforcement de certaines compétences mobilisées auprès de trois cabinets d’expertise : le bureau de conseil en Hydrogéologie HYDROFIS, pour un accompagnement méthodologique, le bureau d’étude ECOSPHERE, pour la caractérisation de la dépendance de certaines zones humides à la nappe de la Crau, et le cabinet de conseil AUTREMENT DIT, pour un appui en concertation. L’étude reçoit le soutien de l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée et la Région Sud PACA.

 

Une analyse prospective pour une stratégie de gestion de l’eau d’ici 2050

L’atteinte des objectifs de SINERGI s’inscrit dans une démarche méthodologique déclinée en 6 étapes (figure 2). Il s’agissait d’améliorer la compréhension du fonctionnement du système aquifère pour dégager les principaux indicateurs décrivant la capacité de la ressource à répondre aux besoins en eau du territoire, et être capacité de simuler ce système à l’aide d’un outil de modélisation hydrogéologique. Ensuite, la démarche a consisté à définir les évolutions possibles du système et à simuler les impacts sur les indicateurs, pour en déduire des stratégies de gestion du territoire accompagnant ces évolutions.

Figure 2 Démarche méthodologique de l’étude SINERGI

Figure 2 Démarche méthodologique de l’étude SINERGI

Approfondir les connaissances du système aquifère

Des études d’améliorations de connaissances ont été nécessaires au démarrage du projet pour renforcer la démarche de modélisation prospective. Le programme suivant a été réalisé :

  • Connaitre l’occupation des sols à l’échelle parcellaire, qui conditionne les flux de recharge de la nappe ;
  • Actualiser les prélèvements en nappe, par une consultation des données de l’Agence de l’eau pour les captages publics et industriels, et par une redistribution spatiale des statistiques de déclarations à l’OUGC « nappe de Crau » ;
  • Etudier les aquifères en interaction avec la nappe de la Crau et estimer les conditions de flux entrant et sortant (HYDROFIS 2018) ;
  • Actualiser la géométrie du système aquifère de la Crau en se basant sur les études préalables (Roure 2004 et Séraphin 2016), les données de la BSS et les forages domestiques déclarés à l’ARS ;
  • Identifier les zones humides d’intérêt patrimonial susceptibles d’être influencées par l’état quantitatif des eaux souterraines et proposer une première caractérisation de leur dépendance aux eaux souterraines (ECOSPHER 2018, Baillieux et al. 2019) ;
  • Analyser la répartition spatiale des données climatiques couvrant le territoire (7 stations) par la méthode des polygones de Thiessen ;
  • Proposer une cartographie de secteurs homogènes des dynamiques piézométriques par calcul de corrélation statistique appliqué aux chroniques piézométriques relevées sur le territoire.
Etablir les indicateurs d’état de la ressource et les seuils de tension

L’un des objectifs de SINERGI est de déterminer les conditions de préservation des différents enjeux de la nappe. Le travail a conduit à identifier la globalité de ces enjeux de gestion et à les caractériser par des indicateurs de tension : intrusion saline à proximité de champs captant AEP, captage pour l’AEP collectif et non collective, zones de forages pour l’usage agricole, champs captants pour l’industrie et zones humides en relation avec la nappe de la Crau.  L’ensemble des enjeux identifiés sont représentés sur la carte de la figure 3.

Pour chaque indicateur relatif à un enjeu, deux seuils de tension sont identifiés : 1) un seuil de tension faible, caractérisant un état de fonctionnement dégradé demandant une vigilance particulière et des mesures légères de gestion pour répondre aux usages et services ; 2) un seuil de tension forte, menaçant la satisfaction des usages et des services. Des critères sont ainsi établis pour chaque catégorie d’indicateur. Des critères d’occurrence de sous passement de seuil ont été également défini pour caractériser l’état de tension à un instant donné ou sur une période donnée.

Figure 3 Localisation des indicateurs d’état de la ressource en eau souterraine

Figure 3 Localisation des indicateurs d’état de la ressource en eau souterraine

Simuler le fonctionnement du système aquifère

Le modèle MHYCRAU a été développé dans le cadre des projets de recherche ASTUCE&TIC (2008-2011) (De Mordant de Massiac et al., 2011) et SIRRIMED (2011-2013) (INRA 2012, 2013). Un partenariat de diffusion de cet outil entre l'UMR EMMAH et le SYMCRAU permet au syndicat de pouvoir l’employer dans ces missions de gestionnaires tout en assurant son actualisation. L’approche consiste à distribuer spatialement des modèles numériques décrivant le fonctionnement des couverts végétaux et des sols sur le territoire de la Crau et à transférer les drainages simulés à un modèle de nappe.

L’outil a été réactualisé entre 2018 et 2019 à la suite d’une évaluation conduite par le BRGM sur sa capacité à répondre aux objectifs de SINERGI (Wuilleumier et Rivet, 2018). Une fois le modèle construit et calé, une simulation dite de référence sur la période 2013 à 2018 a été réalisée. Elle sert de base de comparaison aux simulations exploratoires et prospectives réalisées dans les phases ultérieures de l’étude. Cette simulation de référence sert en quelque sorte d’étalon de la situation actuelle des usages et de l’état de la nappe de Crau.

Le processus d’élaboration et de calage du simulateur a permis d’obtenir une très bonne modélisation de la dynamique piézométrique sur environ 80% des piézomètres de suivi de la ressource, avec une erreur inférieure à 1 m à chaque pas de temps de calcul. Pour 8 piézomètres sur 37, il n’a pas été possible de reproduire les niveaux piézométriques observés sur le terrain, bien que les dynamiques générales soient respectées. Ces erreurs locales n’altèrent pas la capacité à répondre aux objectifs du projet.

 

Ces modélisations de la situation actuelle permettent d’établir pour la première fois un bilan hydrologique complet et détaillé, de l’origine et du devenir des eaux transitant dans l’hydrosystème. Il donne une vision « moyenne » des grands flux qui alimentent et qui drainent la nappe (figure 4).

Figure 4 Bilan hydrologique de l’hydrosystème de la Crau (Mm3/an)

Le bilan des flux entre 2013 et 2018 indique que l'aire du système aquifère (700 km2) serait alimentée par 860 Mm3/an d'eau dont la moitié serait issu des pluies locales et l’autre moitié proviendrait des eaux d’irrigation issues de la Durance. 25% des eaux de canaux rejoindraient les exutoires à l’extérieur du système aquifère (soit environ 100 Mm3/an), tandis que 75 % du volume serait utilisé pour l’irrigation des surfaces de prairies (environ 320 Mm3/an). Environ 20% des eaux de pluies ruisselleraient et ne s’infiltreraient pas dans le système aquifère. L’évapotranspiration conduirait à une perte d’eau d’environ 45 % du total des eaux entrant dans le système aquifère.

La recharge de la nappe représenterait ainsi un volume annuel d’environ 370 M m3/an, dont 66% aurait pour origine l’eau d’irrigation (241 M m3/an). Ceci est cohérent avec des estimations précédentes (Séraphin 2016). Les aquifères bordiers contribueraient seulement à environ 2% de la recharge totale du système aquifère (environ 8 Mm3/an) ; l’infiltration des eaux de pluie sur la plaine de Crau représenterait environ 120 Mm3/an.

La variation interannuelle de la recharge serait assez forte. Elle oscillerait entre 300 Mm3/an en année sèche (2016, 2017) et 480 Mm3/an en année humide (2018). Dans la situation actuelle, les sorties de la nappe de la Crau concerneraient principalement les exutoires naturels, avec des flux estimés à environ 290 Mm3/an, et les prélèvements avec environ 70 Mm3/an.

 

SINERGI montre que dans l’état actuel de gestion du territoire et des flux d’eau, la nappe de la Crau permet de satisfaire la majorité de ses usages préleveurs sans tension. Les modélisations montrent que seules quelques zones avec des forages agricoles subiraient une petite baisse de productivité lors des étiages sévères. La nappe de la Crau permet de satisfaire le bon état de toutes les zones humides.

 

 

Figure 4 Bilan hydrologique de l’hydrosystème de la Crau (Mm3/an)

 

 

 

Explorer les évolutions possibles du système

L’objectif de SINERGI est d’explorer les évolutions possibles du territoire qui seraient susceptibles de modifier à moyen et long terme les équilibres actuels de la nappe et ses usages associés. En effet, parmi ces futurs possibles, se posera nécessairement celui d’éventuelles évolutions concernant les prélèvements et la disponibilité de la ressource en eau de la Durance pour la culture du foin de Crau. De même, l’impact du changement climatique fait peser une double menace : celle d’une baisse de la recharge liée à l’infiltration des eaux de pluie sur la plaine de Crau et celle d’une baisse des volumes transférés depuis la Durance à cause de situations de tension sur ce territoire voisin de la Crau.

Afin d’appréhender ces futurs possibles, trois approches ont été conjuguées :

  • La première concerne la réalisation d’analyses dites de sensibilité qui ont exploré de façon systématique les impacts de variations possibles du couple prélèvement/volumes pour l’irrigation sur les enjeux identifiés liés à la nappe (usages AEP, agricoles et industriels, mais aussi les milieux naturels ; et ce avec les indicateurs définis préalablement). Pour satisfaire cet objectif, 48 simulations ont été réalisées pour tester toutes les configurations possibles avec des prélèvements agricoles qui varient entre 50% et 400% des volumes actuels et un volume pour l’irrigation variant entre 100% et 50% des volumes actuels.
  • La deuxième approche s’est basée sur la réalisation de scénarios pour envisager les évolutions possibles en 2050 avec une accentuation des impacts du changement climatique. La méthode a consisté à définir des scénarios d’évolution du territoire à l’horizon 2050, scénarios dits structurels, en s’appuyant sur les principaux enseignements de la concertation menée auprès des acteurs du territoire. Dans un second temps, il a été testé l’impact de ces scénarios sur les indicateurs d’état de la ressource. Ceci conduit à dessiner le champ des possibles de l’état de la ressource, et sa capacité à rendre les services aujourd’hui rendus, à l’horizon 2050 en fonction des choix pris dans la gestion du territoire et des flux d’eau. Sept simulations correspondant à sept trajectoires possibles ont été testées ; elles correspondent à des scénarios dits structurels conjuguant changement climatique, évolution des pratiques agricoles et extension des zones urbanisées.
  • La troisième approche est centrée sur une approche des effets de mesures envisageables pour réduire l’impact de sécheresses exceptionnelles. L’objectif de cette analyse est de connaitre l’impact sur la ressource d’un évènement exceptionnel de sécheresse, ici une diminution de 50% des précipitions durant deux années consécutives. Il s’agit d’un axe de travail souhaité par les acteurs du territoire lors de la séance de concertation. 5 scénarios dits conjoncturels ont été testé, approchant les différentes mesures correctives qui pourraient s’appliquer sur le territoire de la Crau et de la Durance. L’objectif est ainsi de mieux connaitre la sensibilité du système à un tel évènement, n’ayant jamais eu lieu en Crau à ce jour, mais dont le risque d’apparition pourrait augmenter avec les évolutions climatiques.

 

Impacts attendus des évolutions futures sur la ressource

A partir du modèle MHYCRAU, il a été calculé le degré de satisfaction des usages et alimentation des milieux naturels, en fonction de l’évolution potentielle des conditions de recharge et de prélèvements. Cette étude se base sur une analyse comparative de plusieurs configurations de flux dans le système : des variations du couple recharge/prélèvements en conditions climatiques actuelles, un épisode de sécheresse s’accompagnant de différents dispositifs de gestion de pénuries d’eau et différents scénarios d’évolutions du territoire à l’aune des conditions climatiques envisageables en 2050.

Approche systémique de la sensibilité de la nappe aux conditions de recharge et de prélèvements

Une étude de sensibilité des indicateurs aux baisses des volumes d’eau pour l’irrigation et aux variations sur les prélèvements agricoles (à la hausse et à la baisse). Cette analyse permet de quantifier, d’une part, les conséquences de ces variations sur les indicateurs d’état de la ressource et, d’autre part, les marges de manœuvre existantes pour conserver tout ou partie des services rendus par la nappe.

On observe une gradation des impacts en fonction des catégories. Les captages AEP privés dans le secteur de Salon, les zones humides dépendantes des niveaux de nappe et les prélèvements agricoles en secteur amont se révèlent être les enjeux les plus sensibles aux déséquilibres quantitatifs.

Sur la base de ces résultats et d’hypothèses sur les tensions jugées acceptables par catégories d’indicateurs, il peut être estimé les marges de manœuvres existantes sur les volumes d’eau canalisée pour l’irrigation et les prélèvements, tout en conciliant les usages de la nappe et l’alimentation des écosystèmes. De cette analyse il ressort :

  • Dans les conditions actuelles (volume pour l’irrigation et occupation du sol), il serait possible d’augmenter les prélèvements dans la nappe d’environ 20 Mm3 tout conservant des conditions satisfaisantes pour les usages et l’alimentation des milieux. Au-delà des tensions significatives affecteraient les usages agricoles, l’alimentation des zones humides et dans une moindre mesure l’AEP privée.
  • Une baisse d’environ 10% du volume d’eau appliqué sur les prairies aurait pour conséquence de limiter les capacités de prélèvements supplémentaires à + 5 Mm3/an.
  • Une baisse plus importante des volumes d’eau alloués à l’irrigation (-20%) créerait un déséquilibre structurel pour l’alimentation des milieux humides et les prélèvements pour l’AEP privée.
Simulation prospective d’évolutions structurelles à l’horizon 2050

L’analyse prospective à l’horizon 2050 montre qu’une l’évolution climatique selon un scénario médian du GIEC conduirait à une baisse de la recharge de l’ordre de 25 Mm3/an, principalement par augmentation de l’évapotranspiration (tableau 1).

 

 2013-2018 

 2053-2058 

 Déficit 

recharge totale

369.3

343.0

-26.3

recharge naturelle

127.9

107.6

-20.3

recharge liée à l'irrigation

241.4

235.5

-5.9

évapotranspiration

301.2

312.5

+11.3

Tableau 1 Comparaison des flux de recharge et d’évapotranspiration entre la période 2013-2018 et la période 2053-2058 (moyenne en Mm3/an)

Tableau 2 Impact des scénarios prospectifs de la ressource à l’horizon 2050

Tableau 2 Impact des scénarios prospectifs de la ressource à l’horizon 2050

Le tableau 2 permet une comparaison de l’impact des différentes situations qui pourraient contrôler le fonctionnement de l’hydrosystème en 2050.

En considérant une occupation des sols, des conditions d’irrigation et des prélèvements inchangés par rapport à l’actuel (scénario 1), l’état de la nappe à l’horizon 2050 serait ainsi relativement proche de l’état actuel en 2010. Des années particulièrement sèches peuvent cependant mettre les usages agricoles et la fonction d’alimentation des zones humides dépendantes des niveaux de nappe sous tension « faible ».

Cependant le changement climatique va réduire les marges de manœuvre actuelles pour la satisfaction des usages et du bon état des milieux associés à la nappe. La simple continuité des politiques passées et actuelles d’aménagement (scénario 2) ou la transformation des pratiques culturales (scénario 3) va conduire à des situations de crise, centrées sur l’asséchement d’une part importante des zones humides dépendantes des niveaux de nappe et sur une baisse de productivité des pompages agricoles et des captages AEP individuels, particulièrement dans la partie Nord de la plaine de Crau.

Enfin des scénarios de rupture, avec un abandon d’une surface significative de prairies (scénario 4 et 5), de fortes baisses de volumes d’eau destinés à l’irrigation (-30%) non compensées par des améliorations de rendement de réseau d’adduction d’eau agricole (scénario 6), ou un abandon de la pratique d’irrigation gravitaire (scénario 7), auraient pour conséquence de changer complètement le fonctionnement de l’hydrosystème de la Crau, et par conséquence les services rendus par la nappe et ses usages. Ceci impliquerait de revoir toute l’organisation socio-économique du territoire, le schéma d’alimentation en eau potable et réduirait la qualité du territoire en termes de biodiversité.

Simulation prospective d’un état de sécheresse conjoncturelle

Il a été étudié l’impact sur les indicateurs des différentes mesures de gestion (scénarios 8 à 12) qui pourraient s’appliquer sur la ressource en eau en cas de sécheresse sévère en période actuelle, ici diminution de 50% des pluies observées en 2015 et 2016. Selon les résultats du scénario 8, le système, avec la disponibilité des volumes aujourd’hui mis en irrigation, est relativement bien dimensionné pour supporter ce type d’aléa climatique, que ce soit aujourd’hui ou demain en tenant compte des évolutions attendues liées au changement climatique.

De l’analyse des mesures de gestion (scénarios 9 à 12), on peut retenir que toute politique de réduction structurelle ou temporaire des volumes d’eau de Durance mis en irrigation conduira à aggraver les baisses de nappe en période de fortes sécheresses et ce même pour des réductions a priori modestes (-10% à -20% sur 4 à 8 mois seulement). La réduction des prélèvements en nappe pour les usages non prioritaires aura un impact limité. Elle pourra venir en partie compenser des déficits annuels de la ressource, dont la part liée à la faiblesse des pluies est comprise entre 30 et 40 Mm3/an.

Pour des restrictions modérées (scénarios 9 et 10), les impacts sur les indicateurs de la nappe concernent principalement les zones humides de Centre-Crau, avec des tensions faibles à fortes qui apparaitraient ponctuellement durant une année après ka mise en place des mesures de restrictions. Les prélèvements agricoles en tête de bassin versant connaitraient également de faibles tensions. 

Des restrictions plus drastiques (scénarios 11 et 12), avec des volumes d’eau destinés à l’irrigation baissant d’au moins 30% sur toute une période d’irrigation, auraient des impacts majeurs sur les indicateurs :

  • L’alimentation des zones humides en centre-Crau basculerait de manière constante en tension forte.
  • Les prélèvements agricoles en tête de bassin versant seraient sous forte tension.
  • Les captages AEP les plus vulnérables subiraient des difficultés techniques d’approvisionnement en période de basses-eaux : captages publics de Sulauze et de Caspienne, captages privés dans le secteur de Salon.

De manière générale, il peut être observé que les effets des mesures perdurent dans le temps et peuvent impacter les usages durant 1 à 2 ans après leur application. L’année 2018 présente cependant un retour à des tensions neutres pour tous les indicateurs, quel que soit le scénario de gestion projeté.

Dans les configurations testées, les mesures appliquées de manière préventive semblent plus profitables sur le long terme pour la ressource et les usages associés, que des mesures fortes appliquées de manière tardive. Cette tendance dépend évidemment du degré de restriction et des périodes d’application, avec un équilibre qu’il conviendrait d’affiner par une étude complémentaire.

 

Le territoire de la Crau à l’heure des choix sur la stratégie de gestion de sa ressource en eau souterraine

SINERGI révèle que la nappe de la Crau répond aujourd’hui pleinement à des besoins en eau sur lesquels le développement socio-économique du territoire s’est bâti et dont bénéficie un patrimoine écologique exceptionnel. La ressource est actuellement bien sécurisée face aux sécheresses qui pourraient l’affecter, des marges de manœuvres existent même pour augmenter les prélèvements en nappe.

Cependant l’équilibre actuel du système aquifère de la Crau et les bénéfices que le territoire en retire aujourd’hui sont irrémédiablement amenés à évoluer dans un futur proche (2050). D’une part le changement climatique, avec des pluies plus faibles et moins efficaces pour recharger la nappe, va accroitre les tensions sur les usages et l’alimentation en eau des milieux naturels. Il pourrait conduire à revoir à la baisse les volumes d’eau mis en irrigation dont bénéficie le territoire depuis le bassin versant de la Durance et qui constituent le « carburant » indispensable de tout l’hydrosystème. D’autre part la réduction progressive des surfaces de prairies irriguées, même faible, liée à des questions d’aménagement du territoire ou de mutation agricole, conduit également à des impacts significatifs sur la ressource pouvant se cumuler aux effets du changement climatique. Enfin, il est probable que le territoire subisse à plus ou moins long terme des épisodes de sécheresses conduisant à des mesures de gestion radicales pouvant affecter certains usages réglementairement non prioritaires mais d’importance économique, comme l’agriculture et les besoins industriels.

En tout état de cause, en 2050, il ne sera donc plus possible de conserver les usages actuels de la nappe et ses services écosystémiques, tout en continuant à réduire les surfaces de prairies irriguées (urbanisation, diversification des cultures) dans un contexte de raréfaction de la disponibilité des volumes d’eau d’irrigation transférés depuis la Durance (stratégie de continuité des tendances actuelles décrite au chapitre précédent).

Ne pas anticiper les effets du changement climatique sur la disponibilité de la ressource en eau durancienne et la recharge naturelle de la nappe, et poursuivre les tendances actuelles d’urbanisation et d’autorisation de prélèvements sans réflexion sur la disponibilité et l’évolution de la ressource, entrainerait non seulement une fragilité du système en cas de sécheresse sévère mais remettrait également en question une grande partie des usages et services aujourd’hui rendus par la nappe. D’une part, le territoire verrait une perte de sa biodiversité, aujourd’hui reconnue d’un point de vue écologique mais qui contribue également à la qualité de vie sur ce territoire et peut constituer un attrait touristique. D’autre part, une partie des habitats isolés pourraient connaitre des difficultés d’approvisionnement en eau. Sans solution alternative de raccordement au réseau public, certaines habitations pourraient être abandonnées. Certaines exploitations agricoles pourraient connaitre des baisses de capacité d’irrigation voire une impossibilité d’approvisionnement. Enfin, certains captages d’eau potable publics devraient être sécurisés voire déplacés pour palier la baisse de productivité de l’aquifère. Or la relocalisation des captages publics dans des périmètres sécurisés d’un point de vue sanitaire est déjà aujourd’hui une vraie gageure.

Face à ce constat, l’étude montre que si le changement climatique dépend d’une action politique internationale, le territoire est doté de moyens pour limiter ces évolutions et s’y adapter. Plusieurs leviers peuvent être mobilisés : moduler les prélèvements en nappe en adaptant les usages, maintenir les surfaces de prairies irriguées, optimiser le transport d’eau par canaux, sécuriser les usages, voire adapter les objectifs de certains milieux naturels.

L’étude permet de définir plusieurs horizons possibles pour la Crau en 2050 liés aux stratégies de développement qui seront mises en œuvre (figure 5).

- Une stratégie de conservation où tous les usages actuels sont maintenus, y compris l’alimentation des milieux naturels. Dans ce cadre, on voit bien qu’il n’y a quasiment plus de marges de manœuvre pour augmenter les prélèvements agricoles ou réduire les surfaces de prairies. Si cette stratégie est favorable à l’activité de la culture du foin de Crau, il s’agit quasiment d’un gel du territoire qui devra compter sur un maintien des volumes actuels dédiés à l’irrigation des prairies) ou, si celle-ci devait se restreindre, sur une optimisation du système d’irrigation. Dans ce schéma, le territoire a peu de résilience face aux épisodes de sécheresse.

- Une stratégie de réduction des objectifs environnementaux où l’abandon des écosystèmes exceptionnels de zones humides en centre-Crau offre des marges de manœuvre. Les contraintes sur le maintien des recharges sont alors réduites à la faveur d’une urbanisation du territoire et les limites de prélèvements peuvent être rehaussées pour les usages socio-économiques. Ces marges de manœuvre permettent le développement socio-économique du territoire ou une diversification des cultures, au détriment des prairies irriguées. Une réduction des volumes d’eau destinée à l’irrigation peut également être absorbée. Cette trajectoire apporte cependant des difficultés d’approvisionnement pour certaines zones agricoles et habitats isolés. Des mesures d’accompagnement devront alors être prises. Des marges de manœuvre devront par ailleurs être conservées pour tamponner les effets d’éventuelles restrictions en période de sécheresse.

- Une stratégie d’efforts partagés, dans un objectif de satisfaction de tous les usages socio-économiques et du besoin en eau des milieux naturels. La réduction des surfaces de prairies irriguées pourrait être contenue par des mécanismes de compensation et de soutien de la filière foin de Crau. La baisse globale des prélèvements en eau permise par les efforts de chacun augmenterait la résilience du territoire non seulement aux impacts conjoncturels (épisodes de sécheresse) mais aussi structurels du changement climatique. Enfin, optimiser le fonctionnement des canaux permettrait d’économiser de l’eau aux bénéfices des usages du bassin versant de la Durance.

Figure 5 Les conditions de gestion de la nappe de la Crau en 2050

Figure 5 Les conditions de gestion de la nappe de la Crau en 2050

Les conditions d’une gestion future de la ressource conciliant les besoins sociaux, économiques et écologiques du territoire sont maintenant clairement établies. D’autres trajectoires et marges de manœuvre peuvent être explorées. Elles dépendront des arbitrages duranciens et des objectifs et des politiques que se fixeront les collectivités territoriales et l’Etat, en concertation avec les usagers (représentants des acteurs économiques et associatifs).

Le cadre de décision pourra s’inscrire dans le volet quantitatif d’un Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE) qui devrait tenir compte de l’hydrosystème dans sa globalité, sachant que la principale ressource en eau du territoire de la Crau dépend du bassin versant de la Durance. La résilience du territoire face au changement climatique engendrera nécessairement des arbitrages qui viendront ponctuer le débat à venir   : ils concerneront principalement l’entretien et l’optimisation du patrimoine hydraulique ainsi que la définition du modèle économique pour y parvenir , le soutien économique de la filière foin pour sa contribution à la recharge de la nappe, le partage de l’eau transférée depuis la Durance, les objectifs fixés de préservation des zones humides centrales de la Crau et  le maintien de l’accès à l’eau des habitats isolé.

Liens de téléchargement de l’étude SINERGI (ou sur demande à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.): Rapport technique ; annexes ; synthèse

 

 

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